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Amaury Goguel : "le PIB ne suffit plus, il faut repenser la notion de développement économique"
Dans un rapport de 70 pages publié par SKEMA Publika, Amaury Goguel part d’une question a priori simple : la Chine est-elle encore un pays en développement ? Pour le professeur associé, co-directeur du MSc Financial Markets & Investments sur le campus de Raleigh et membre du centre de recherche SKEMA Centre for Global Risks, ce débat révèle surtout l’obsolescence des indicateurs traditionnels, à commencer par le PIB par habitant. Dans un monde marqué par les tensions commerciales, les fragilités financières, les mutations technologiques et les chocs démographiques, le développement ne peut plus se résumer à un niveau de richesse. Il doit aussi être lu comme une trajectoire, faite de maturité économique, de vulnérabilités internes et de capacité de résilience.
Votre étude part d’une question très actuelle : la Chine est-elle encore un pays en développement ? Pourquoi ce débat vous semble-t-il révélateur des limites des indicateurs économiques traditionnels ?
Ce débat montre que nos grilles de lecture traditionnelles, fondées sur des critères trop rigides, sont dépassées. Si l’on s’en tient au PIB par habitant, la Chine affiche encore le niveau de vie d’un pays en développement, trois fois inférieur à celui des États-Unis. Mais si l’on mesure sa complexité technologique, elle se situe au niveau des économies les plus avancées du monde.
Le PIB par habitant repose sur une moyenne arithmétique qui masque la réalité des inégalités
La Chine fait exploser les catégories classiques. Son statut est hybride et exige une lecture contextuelle que les outils traditionnels ne peuvent pas offrir.
Le PIB reste la référence mondiale pour mesurer le développement. Pourquoi estimez-vous qu’il ne suffit plus à décrire la réalité économique du XXIe siècle ?
Le PIB par habitant repose sur une moyenne arithmétique qui masque la réalité des inégalités et la distribution des revenus. Il donne l’illusion d’une moyenne représentative, alors qu’il passe à côté d’une partie de la réalité sociale et économique. Le PIB comporte aussi de nombreux angles morts. Il ne permet pas d’appréhender les externalités de production, ni la capacité de résilience d’un pays face aux chocs. Il ne capte pas non plus certaines vulnérabilités financières majeures, comme l’endettement caché, le développement du shadow banking ou les crises démographiques.
Le développement est en réalité un faisceau dynamique de maturité économique et de résilience financière, sociétale, politique ou commerciale. C’est une ligne de crête, un chemin et une trajectoire sous contraintes multiples.
Vous proposez dans votre rapport un nouvel indicateur fondé sur dix critères économiques, financiers et commerciaux. Que permet-il de voir que le PIB ne montre pas ?
Notre indicateur permet de dresser une radiographie des déséquilibres internes. Il ne cherche pas seulement à mesurer un niveau de richesse, mais à comprendre les trajectoires de développement, les pôles de réussite et de fragilité, les équilibres de croissance sous contrainte et les capacités de résilience.
Ce qui le distingue des approches existantes, c’est qu’il sort d’une lecture binaire du développement. Les méthodes classiques tendent encore à figer les pays dans des catégories rigides, entre économies « développées » et « en développement », en additionnant des indicateurs économiques isolés. Notre approche multifactorielle analyse l’économie comme un système global et dynamique.
Elle ne s’arrête pas au niveau de richesse absolue. Elle évalue la trajectoire d’un pays à travers la combinaison de plusieurs dimensions : sa capacité à produire, à financer, à stabiliser et à complexifier son modèle économique.
Cette approche permet de capter des angles morts. Elle met en lumière la résilience réelle d’un modèle face aux chocs de long terme, mais aussi la cohérence interne de ses choix macroéconomiques. Elle permet d’identifier les arbitrages et les vulnérabilités cachées que les indicateurs classiques ne montrent pas.
L’application de cet indicateur à la Chine, à la France et aux États-Unis fait apparaître trois profils économiques distincts. Quels sont les principaux enseignements de cette comparaison ?
Les États-Unis peuvent être vus comme une économie d’innovation sous perfusion. Ils bénéficient d’un leadership technologique exceptionnel et du « privilège exorbitant » du dollar, mais restent fragilisés par des surchauffes macroéconomiques récurrentes et une dette publique record.
La France relève plutôt d’un modèle de conversion. Sa croissance est modeste et exposée aux chocs externes, mais le pays se distingue par sa capacité à transformer sa richesse économique en développement humain et social de haut niveau.
La Chine apparaît comme un colosse asymétrique. C’est une puissance industrielle et exportatrice très sophistiquée, mais elle reste freinée par une demande intérieure atone, un déclin démographique structurel et une dette corporate massive.
Votre travail suggère-t-il que la distinction entre pays développés et pays en développement est devenue caduque ?
La vision binaire a fait long feu. Opposer deux blocs de pays ne correspond plus à la réalité du commerce mondial ni à celle des chaînes de valeur. La Chine se situe précisément à la frontière. Elle possède la puissance financière et l’autonomie politique d’un pays développé, tout en faisant face aux fragilités et au revenu moyen d’un pays en transition.
Il faut donc changer de perspective. L’enjeu n’est plus de coller une étiquette figée sur un pays, mais de mesurer sa maturité institutionnelle, sa trajectoire d’innovation et sa résilience face aux risques de notre siècle, marqué par la convergence des tensions et la superposition des risques.
Vous évoquez aussi un « triangle d’exclusion » entre protection sociale, souveraineté économique et efficacité économique. Que signifie ce concept ?
Le triangle d’exclusion désigne une tension simple : un pays ne peut pas renforcer au même niveau sa protection sociale, sa souveraineté économique et son efficacité économique sans créer des déséquilibres. Chaque modèle repose donc sur des choix.
Plus de protection sociale peut peser sur la compétitivité. Plus de souveraineté peut réduire certains gains d’efficacité. Plus d’efficacité peut fragiliser le compromis social. L’enjeu n’est pas de désigner un modèle parfait, mais de comprendre les tensions qui traversent chaque économie.
Toujours plus de protection sociale, plus de souveraineté économique ou plus d’efficacité : il faut choisir. Un pays peut afficher un niveau de vie très élevé tout en masquant un manque d’épargne critique, comme les États-Unis. À l’inverse, une hyperpuissance industrielle peut cacher une immaturité financière, comme la Chine.
L’intérêt de cette approche est de révéler par où un modèle économique peut se fragiliser. Elle ne montre pas seulement ce qui fonctionne, mais aussi les points de rupture possibles.