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Pourquoi les dirigeants doivent développer une culture géopolitique

Publié le 10 septembre 2026

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gembaforbes

La culture géopolitique est devenue une compétence de direction à part entière, au même titre que la maîtrise financière ou la conduite du changement. En 2025, l'incertitude politique mondiale a atteint son plus haut niveau depuis vingt ans, à un degré plus de quatre fois supérieur à celui de la crise financière de 2008 (BCG, janvier 2026). Pour un dirigeant, lire les rapports de force internationaux pèse désormais directement sur la performance et la résilience de l'entreprise.

Culture géopolitique : de quoi parle-t-on ?

La culture géopolitique du dirigeant désigne la capacité à intégrer les rapports de force entre États, les rivalités technologiques, les blocs idéologiques et les contraintes géographiques dans la stratégie de l'entreprise. Elle ne se confond ni avec le risque pays, ni avec l'intelligence économique, même si elle peut les compléter.

Historiquement, les entreprises internationales s'appuyaient sur l'analyse du risque pays, une lecture souvent statique des vulnérabilités d'un territoire à un instant donné : volatilité de la devise, instabilité politique locale, risque d'expropriation. L'intelligence économique, elle, relève de la veille concurrentielle et de la protection du patrimoine immatériel. La culture géopolitique dépasse ces deux cadres par une approche systémique : elle relie un événement distant, un blocus maritime, une élection dans une superpuissance ou un embargo sur des composants, à ses ondes de choc sur les chaînes de valeur.

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Cadre d'analyse - Culture géopolitique

Un dirigeant doté de cette culture ne subit pas la géopolitique comme une fatalité ou une contrainte de conformité. Il la lit comme une matrice pour anticiper les ruptures, sécuriser les approvisionnements et identifier de nouveaux corridors commerciaux.

Pourquoi c'est devenu un impératif de direction en 2025-2026

Plusieurs tensions de fond expliquent pourquoi les directions générales ne peuvent plus s'en passer.

La fragmentation du commerce mondial s'installe dans la durée. Les tensions entre les États-Unis et la Chine, les conflits de haute intensité en Ukraine et au Proche-Orient, le recours croissant aux sanctions et aux contrôles d'exportation ont transformé les droits de douane en armes économiques. L'indice de risque géopolitique lié au commerce a progressé d'environ 30 % entre 2020 et 2024 par rapport aux deux décennies précédentes (Forum économique mondial, juillet 2025), signe de l'érosion d'un système multilatéral fondé sur des règles prévisibles.

Les chaînes d'approvisionnement et les routes maritimes sont sous pression. La sécurisation de la mer Rouge et les perturbations du canal de Suez ont rappelé qu'un blocage de quelques jours peut coûter des dizaines de milliards de dollars à l'économie mondiale. L'interruption d'activité se classe au deuxième rang des risques mondiaux, juste derrière les cyberincidents, selon l'Allianz Risk Barometer 2025.

La technologie, l'IA et la souveraineté dessinent enfin de nouveaux blocs. La course aux semi-conducteurs, aux minéraux critiques et à l'intelligence artificielle reconfigure les dépendances industrielles, pendant que la désinformation générée par l'IA et les cyberattaques d'origine étatique figurent au premier rang des menaces (Global Risks Report 2025, Forum économique mondial).

Ce que les chiffres disent : la géopolitique en tête de l'agenda dirigeant

Les grandes enquêtes menées auprès des dirigeants et des investisseurs convergent. Selon le Global Investor Survey du BCG publié en janvier 2025, le risque géopolitique est devenu la première préoccupation au niveau mondial, cité par 51 % des investisseurs parmi leurs trois risques majeurs, en hausse de 15 points sur un an, devant les taux d'intérêt et l'inflation. L'étude EY CEO Outlook Pulse de mai 2026 indique que 56 % des dirigeants identifient l'incertitude géopolitique comme le risque le plus préoccupant pour leur activité à douze mois. Côté gestion des risques, 70 % des Chief Risk Officers anticipent un impact géopolitique sur leur organisation, un sujet passé en un an de la douzième à la troisième place de leurs priorités (EY, 2025-2026).

En France, le Baromètre des dirigeants français 2026, réalisé par les Conseillers du Commerce Extérieur et Eurogroup Consulting auprès de plus de 1 000 dirigeants, confirme la tendance : 66 % d'entre eux placent le risque géopolitique et sécuritaire en tête de leurs préoccupations, tandis que 56 % font du développement international une priorité, en progression de 20 points sur un an.

Le paradoxe est là : très exposées, les entreprises restent peu préparées. Une étude conjointe du Forum économique mondial, de l'IMD et du BCG (janvier 2026) montre que moins de 20 % des entreprises ont structuré un département dédié à la géopolitique, la majorité conservant une posture réactive. Et seuls 30 % des dirigeants estiment avoir une visibilité complète sur l'exposition de leur entreprise au risque politique, à travers leurs marchés et leurs fournisseurs (EY Geostrategic Outlook 2025).

Du déficit de compétence à la montée en compétence des dirigeants

Ce déficit a une explication. La majorité des exécutifs en poste aujourd'hui ont été formés dans les années 1990 et 2000, une période marquée par la croyance en une mondialisation fluide et sans frontières. Leurs cadres d'analyse, optimisation fiscale globale et externalisation sans limite, sont inadaptés face au nationalisme économique, au capitalisme d'État et à une interdépendance devenue une arme.

L'upskilling géopolitique vise à donner aux dirigeants des cadres d'analyse concrets pour intégrer le macro-environnement dans leur gestion stratégique et leur conduite du changement, sans chercher à en faire des spécialistes des relations internationales. Cette montée en compétence peut s'appuyer sur la formation continue, mais aussi sur la veille, le partage d'expertise et la mise en situation au sein des instances de direction.

Cette réflexion s'appuie néanmoins sur une expertise académique installée à SKEMA, notamment à travers la SKEMA School of Geopolitics for Business, dirigée par Frédéric Munier. Cette école croise histoire, géographie, relations internationales et enjeux économiques pour analyser les transformations du monde et leurs implications pour les entreprises. Elle collabore notamment avec des think tanks comme l'Ifri et Asia Centre.

Avant d'engager une telle démarche, quatre questions aident un comité exécutif à évaluer la maturité de sa gouvernance géopolitique :

Indicateurs 

Votre conseil d'administration dispose-t-il de métriques reliant les chocs géopolitiques à votre performance financière et à votre exposition au crédit ?

Visibilité

Avez-vous cartographié vos dépendances critiques au-delà des fournisseurs de rang 1, en intégrant les risques de sanctions et de blocages douaniers ?

Réponse

Disposez-vous d'une cellule ou d'une responsabilité clairement identifiée, capable de court-circuiter les processus habituels en cas de crise majeure ?

Culture

Formez-vous activement vos dirigeants à la gestion de l'incertitude systémique et à la lecture des trajectoires politiques de vos marchés ?

Si ces questions révèlent des angles morts, le recours à la formation continue devient un chantier prioritaire.

Gouvernance : intégrer la géopolitique au comité exécutif et au conseil

L'infusion de cette culture au sommet modifie la gouvernance elle-même. Certaines grandes organisations commencent à créer des fonctions dédiées ou à formaliser une expertise géopolitique au sein de la direction générale, sans que la pratique soit encore répandue. La plus emblématique, encore marginale, est celle de Chief Geopolitical Officer. Le Forum économique mondial souligne qu'elle pourrait suivre la trajectoire du responsable de la sécurité des systèmes d'information ou du directeur de la durabilité avant elle : un sujet périphérique en passe de devenir un impératif stratégique. Quelques grands cabinets ont déjà structuré cette expertise, à l'image de McKinsey, qui a nommé un directeur mondial de la géopolitique, ou du BCG, qui a créé un centre dédié.

Cette compétence change aussi la nature des décisions. En matière de fusions-acquisitions, la due diligence intègre désormais l'exposition aux sanctions et la solidité des chaînes de valeur, et la relocalisation de la production vers des pays alliés devient l'orientation dominante. La gouvernance suppose enfin un rythme de revue défini, des indicateurs présentés au comité exécutif et un dispositif structuré de remontée des signaux faibles depuis les équipes locales.

De l'analyse à la décision : une méthode en cinq étapes

Pour passer du constat à l'action, cette démarche en cinq étapes ancre la culture géopolitique dans le pilotage.

  • Cartographier les dépendances critiques de l'entreprise, au-delà des fournisseurs directs, en incluant marchés, clients, données et routes logistiques.
     
  • Hiérarchiser les risques par probabilité et par impact, à l'aide d'une matrice croisant pays et exposition.
     
  • Construire des scénarios de rupture et pratiquer le war-gaming : confiscation d'actifs, embargo croisé, escalade tarifaire, rupture d'un service cloud par un acteur étatique.
     
  • Définir des seuils d'arbitrage et les décisions associées, pour ne pas improviser le jour de la crise.
     
  • Suivre des indicateurs et tenir la veille à jour, en y intégrant les signaux faibles, d'une rhétorique nationaliste en campagne électorale à une évolution discrète de la réglementation douanière.

L'entreprise géopolitiquement mature ne réagit plus, elle pré-positionne. Elle travaille avec des probabilités et des signaux faibles pour décider avant que la crise n'éclate, et identifie des fenêtres d'opportunité là où ses concurrents, moins éclairés, ne voient que des risques infranchissables.

Les comportements de leadership que la géopolitique mobilise

Au-delà des cadres d'analyse et des dispositifs de gouvernance, la culture géopolitique se joue dans la posture du dirigeant lui-même. Elle suppose de décider avec des informations incomplètes, sans attendre une certitude qui ne viendra pas. Elle oblige à arbitrer en permanence entre résilience et rentabilité, par exemple lorsqu'un approvisionnement plus sûr coûte plus cher à court terme. Elle exige de communiquer dans l'incertitude, pour tenir le cap d'équipes exposées à des signaux contradictoires, sans verser ni dans le déni ni dans l'alarmisme. Elle repose enfin sur la capacité à construire des scénarios plutôt qu'à parier sur une prévision unique. Ces réflexes ne s'improvisent pas le jour de la crise : ils se travaillent, au même titre que la maîtrise financière ou stratégique.

FAQ

  • C'est la capacité à intégrer les rapports de force entre États, les rivalités technologiques et les contraintes des chaînes de valeur mondiales dans la stratégie de l'entreprise. Elle dépasse le risque pays et l'intelligence économique par une lecture systémique et de long terme, orientée vers la décision.

  • Une entreprise internationale opère dans des environnements aux intérêts étatiques divergents. Sa responsabilité consiste à anticiper les conséquences de ses implantations et de ses dépendances, à sécuriser ses opérations et ses collaborateurs, et à éviter que ses choix ne l'exposent à des sanctions, à une rupture d'approvisionnement ou à une atteinte réputationnelle.

  • Pour les grands groupes les plus exposés, la création d'une fonction de Chief Geopolitical Officer, rattachée à la direction générale ou au conseil, peut se justifier, mais elle reste rare. Pour beaucoup d'organisations, l'enjeu est d'abord de doter le comité exécutif existant des bons cadres d'analyse, par la formation continue, et de structurer une cellule de veille, sans nécessairement créer un poste dédié.

La culture géopolitique, un muscle du leadership moderne

Développer une culture géopolitique ne consiste donc pas seulement à mieux anticiper les risques. C'est aussi apprendre à décider dans un environnement où les rapports de force évoluent rapidement, où les certitudes sont rares et où les choix stratégiques engagent durablement l'organisation.

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